21/03/20266 min de lectureFR

Qāfiyat al-Laʾālī : une réponse savante à Taqi al-Din al-Hilali et un document historique de la voie tijânî

Skiredj Library of Tijani Studies

Parmi les œuvres importantes écrites pour défendre la tradition tijânî figure le livre Qāfiyat al-Laʾālī fī al-Radd ʿalā al-Madʿū Taqi al-Din al-Hilali (La Rime des perles : une réponse au soi-disant Taqi al-Din al-Hilali).

Cet ouvrage occupe une place particulière dans l’histoire intellectuelle de la voie tijânî. Ce n’est pas un simple texte polémique. C’est aussi un document historique qui met en lumière un fait souvent négligé : la longue relation qui a jadis existé entre Taqi al-Din al-Hilali et la ṭarīqa tijânî, avant qu’il ne s’en détache plus tard.

Le livre éclaire cet épisode et le replace dans son contexte propre, en s’appuyant sur des documents, des lettres et des témoignages conservés par les savants de la voie.

La période tijânî méconnue de Taqi al-Din al-Hilali

Un fait que beaucoup de gens ignorent est que Taqi al-Din al-Hilali lui-même adhéra à la voie tijânî en l’année 1332 AH (1913 EC).

Durant cette période, il pratiqua les litanies de la ṭarīqa tijânî et demeura attaché à ses pratiques spirituelles pendant douze ans. Son adhésion se poursuivit jusqu’aux environs de 1344 AH (1925 EC), date à laquelle il finit par se retirer de la voie.

Aujourd’hui, de nombreux documents relatifs à cette période demeurent conservés. Ils comprennent ses lettres personnelles, des notes et des archives liées à la ṭarīqa tijânî et à sa participation en son sein. Ces matériaux fournissent une preuve historique claire de son engagement antérieur.

Poèmes en louange de Sīdī Aḥmad al-Tijānī

Plus surprenant encore est peut-être le fait que Taqi al-Din al-Hilali composa de nombreux poèmes louant Sīdī Aḥmad al-Tijānī, le fondateur de la voie tijânî.

Ces poèmes furent écrits à l’époque où il était encore affilié à la ṭarīqa. Au total, près de vingt poèmes en louange de Sīdī Aḥmad al-Tijānī lui sont attribués pour cette période.

Ces vers témoignent de la profonde admiration qu’il exprima jadis envers le Shaykh et la voie spirituelle qu’il suivait alors.

Les événements ultérieurs le conduisirent à abandonner cette affiliation. Mais les poèmes demeurent un témoignage historique de sa position d’autrefois.

Un exemple poétique de 1920

Parmi ces poèmes figure une composition remarquable écrite à la fin de Rabīʿ al-Thānī 1339 AH (1920 EC).

Dans ce poème, al-Hilali fait l’éloge de Sīdī Aḥmad al-Tijānī dans une langue forte et éloquente.

Le poème commence par ces vers :

Frère, que mon âme soit ta rançon — prêteras-tu l’oreilleaux vertus d’un savant que les oreilles désirent entendre ?

Les vertus d’un maître dont l’océan a enrichi la terre,et vers qui retourne toute forme de beauté.

Les vertus d’un maître dont les dons ne se peuvent compter,et qui n’a nul rival en générosité.

Il poursuit en décrivant l’influence spirituelle du Shaykh :

Les vertus d’un maître dont la bonté emplit l’Orient,et de même l’Occident — rassemblant toute noble qualité.

Les vertus d’un maître par les soleils duquel les signesde la religion de Dieu resplendirent d’un vif éclat.

Les vertus de celui dont la réalité est telle une pluie vivifiante,dont toutes les créatures sur la terre tirent leur subsistance.

Il nomme ensuite le Shaykh directement :

C’est Abū al-ʿAbbās Ahmad, dont la lumière se répandit partout,soleil guide de clarté et d’illumination.

Un guide dont le rang s’éleva au-dessus des cieux,posant ses pieds au-dessus des épaules de tous.

Le poème s’achève sur des vers d’humilité et de dévotion adressés au Shaykh :

Ô Sceau de toute sainteté, fais miséricorde —ton serviteur se tient à ta porte, frappant.

Vers ton noble seuil j’élève ma plainte,le visage blême d’humilité et de besoin.

Matin et soir je demeure dans la cour de ta demeure,espérant de toi un seul regard qui me suffira.

Tu es un puissant soutien de Dieu —chaque fois que les affligés t’invoquent, tu réponds.

Auprès de toi se trouve un remède à tout mal,par lequel le chercheur souffrant trouve guérison.

Et jamais un craintif ne recherche ta protectionsans qu’il ne trouve sécurité et honneur.

Puis il conclut par des bénédictions sur le Prophète Muhammad, sa famille et ses compagnons.

Une leçon historique tirée de ces vers

L’auteur de Qāfiyat al-Laʾālī cite ces vers non comme une simple preuve littéraire, mais aussi comme une méditation historique.

Ils montrent comment une personne qui, jadis, loua le Shaykh et la voie tijânî en des termes si appuyés, abandonna ensuite cette position. L’épisode rappelle la fragilité des états humains et la nécessité de la constance spirituelle.

C’est pourquoi l’auteur rappelle une réflexion familière : combien de chandelles le vent a-t-il éteintes.

La leçon vise à encourager la réflexion chez les lecteurs, afin qu’ils demeurent fermes dans ce qu’ils ont reçu.

Qāfiyat al-Laʾālī comme défense savante de la tradition tijânî

Le livre Qāfiyat al-Laʾālī remplit donc deux fonctions importantes.

Premièrement, il répond aux critiques dirigées contre la voie tijânî en présentant des preuves historiques et des éclaircissements textuels.

Deuxièmement, il préserve une documentation importante relative à l’histoire intellectuelle de la tradition tijânî au XXe siècle.

En présentant des lettres, des poèmes et des archives historiques, l’ouvrage contribue à une compréhension plus claire des débats qui entourèrent la voie et les personnalités qui y furent impliquées.

Pourquoi ce livre importe aux chercheurs sur la voie tijânî

Pour les étudiants de l’histoire intellectuelle islamique, Qāfiyat al-Laʾālī a de la valeur non seulement comme texte de réponse, mais aussi comme dossier documentaire.XXXXX

Cela montre que les débats sur le soufisme et les confréries spirituelles n’étaient pas de simples querelles théologiques abstraites. Ils étaient aussi façonnés par des itinéraires personnels, des appartenances et des transformations.

Le cas de Taqi al-Dîn al-Hilâlî constitue un exemple frappant de la manière dont une figure peut passer de l’admiration et de l’éloge à l’opposition, en laissant derrière elle des textes qui révèlent les différentes étapes de cette trajectoire.

Une œuvre de documentation et de réflexion

En définitive, l’importance de Qāfiyat al-Laʾālī réside dans l’alliance de l’érudition et de la mémoire historique qu’elle préserve.

Elle consigne un épisode que beaucoup de lecteurs ignorent. Elle présente des preuves au moyen de documents et de poésie. Et elle invite à réfléchir à l’importance de la fidélité, de l’humilité et de la constance dans la voie spirituelle.

Pour quiconque s’intéresse à l’histoire de la confrérie tijâniyya et à ses débats intellectuels, ce livre demeure une référence importante.

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